Cuirs et Peaux à Essaouira
Une histoire entre matières, style et savoir-faire
Dans les souks d’Essaouira, le cuir se décline en babouches, sacs, poufs ou vêtements. Mais derrière ces pièces familières, toute une histoire reste à découvrir. Car avant d’être travaillé par les artisans, le cuir passe par un long savoir-faire de transformation, des peaux brutes aux cuves des tanneries. À Essaouira, cette histoire raconte aussi les évolutions d’une ville et de ses activités.
Le cuir, un savoir-faire marocain
Un mot suffit à raconter son histoire : maroquin. En français, il désigne dès le XVIe siècle une peau de chèvre fine, souple et résistante, réputée pour la qualité de son tannage au Maroc. De ce terme sont nés les mots maroquinier et maroquinerie, qui désignent aujourd’hui le travail du cuir et les objets qui en sont issus. Un savoir-faire qui voyage donc depuis bien longtemps au-delà des frontières du Royaume.
Au Maroc, chaque peau a ses qualités et ses usages. Le cuir de chèvre, particulièrement souple, est utilisé pour la fabrication des babouches, poufs et ceintures. Le cuir du mouton, plus doux, se prête davantage aux vêtements et aux doublures. Le cuir de vache, plus épais, offre une bonne tenue pour les sacs ou les chaussures. Quant au dromadaire, sa peau robuste se reconnaît à son grain plus irrégulier et à sa grande durabilité.
Derrière cette diversité, un même savoir-faire : transformer une matière brute en cuir souple et solide. C’est ce travail, précis et exigeant, qui a fait la réputation des artisans marocains. Et tout commence dans les tanneries.
Des tanneries aux ateliers, la peau devient cuir
Nettoyer, épiler, racler, tanner, teindre, sécher : le travail du cuir est un long processus de transformation. Dans les tanneries, ces gestes se succèdent encore dans un ballet de cuves, de matières naturelles et de savoir-faire transmis depuis des générations.
La peau brute est d’abord débarrassée de ses poils et de ses impuretés, puis travaillée à la chaux et au sel. Le tannage vient ensuite stabiliser la matière et la rendre imputrescible, avant les bains de teinture et le séchage. Dans les procédés traditionnels, les tanins végétaux jouent notamment un rôle essentiel pour donner au cuir sa souplesse et sa résistance.
À Fès comme à Marrakech, les grandes tanneries traditionnelles témoignent encore aujourd’hui de cette chaîne de fabrication. Essaouira, elle, a connu une autre histoire. Déjà important fournisseur de peaux au Maroc, la ville accueille en 1929,les tanneries Carel dans son nouveau quartier industriel. Une nouvelle étape s’ouvre alors : le tannage passe à une échelle industrielle et mécanisée.
Pendant plusieurs décennies, Carel devient un acteur important de l’économie locale. Puis l’histoire bascule. Vendue au début des années 1980, l’entreprise connaît ensuite des conflits sociaux et de longues grèves avant de fermer définitivement en 1992. Aujourd’hui désaffecté, le site conserve encore les traces de son histoire, avec ses anciennes cuves et ses bâtiments laissés à l’abandon.
À Essaouira, le cuir change de métier
À Essaouira, le temps des grandes tanneries est révolu. Le cuir n’a pourtant pas disparu des savoir-faire de la ville. Dans la médina, il continue d’être découpé, cousu et travaillé pour donner naissance à de nouvelles pièces. Ici, le savoir-faire se joue surtout dans la confection, avec des associations de matières et des usages qui racontent la ville.
L’alliance du cuir et du raphia forme notamment un duo bien ancré dans l’artisanat d’Essaouira. La fibre végétale apporte texture et couleur, tandis que le cuir assure résistance et structure. On les retrouve associés dans des chaussures, des sandales ou des sacs. Une combinaison simple, mais révélatrice d’un artisanat capable de faire évoluer ses techniques et ses matières.
Le cuir tient aussi une place particulière dans l’univers musical d’Essaouira. Les peaux de chèvre servent notamment à fabriquer les membranes de plusieurs instruments traditionnels, dont le guembri et les tambours utilisés dans la musique gnaoua. Le travail de la peau ne s’arrête donc pas aux objets du quotidien : il participe aussi à l’identité sonore de la ville.
À Essaouira, le cuir n’a pas disparu. Il s’est déplacé, adapté et mélangé aux savoir-faire locaux. C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui sa véritable singularité.
Article mis à jour par Najma, le 3 septembre 2026